Réaction à la parution du livre Les Fossoyeurs

Dans cet ouvrage sorti en janvier 2022,  Victor Castanet y décrit les pratiques d’Orpea, groupe français privé de maisons de repos, qui gère plus de 100 000 lits dans 23 pays différents.

Les Fossoyeurs. Le livre a jeté un pavé dans la mare. Il est devenu impossible de se voiler la face : il existe un « système qui maltraite nos aînés ». Covid ou pas, la maltraitance est bien là.

On s’est indigné. Le gouvernement français a lancé une enquête administrative et a convoqué le directeur d’Orpea pour s’expliquer.

On s’est indigné. Des articles sont parus dans la presse : « C’est dégueulasse ! » « Regardez comment on traite nos vieux ! » « Mais que font donc les politiciens ? ».

On s’est indigné. On a publié des cartes blanches. Des émissions de télévision montrent l’innommable.
Et les vieux ? Ils en disent quoi, les vieux ? Les articles, les émissions, les cartes blanches et les convocations, ce ne sont pas les vieux qui les écrivent, qui témoignent, qui participent. Ce sont leurs représentants, comme notre association, Espace Seniors ; ce sont leurs soignants, les enquêteurs, les journalistes. Mais les vieux ? Est-ce qu’on les a entendus ?

Alors je comprends. Je comprends qu’on n’ira pas les chercher pour leur demander ce qu’ils pensent de la maltraitance en maison de repos. On ne les convoquera pas dans de grands cénacles pour qu’ils racontent.
Je comprends aussi qu’on se permet de les maltraiter pour cette raison, précisément. On n’accepterait pas que les crèches privées soient un système généralisé de maltraitance. On n’accepterait pas qu’un groupe coté en bourse fasse du profit en sacrifiant la santé et le bien-être de jeunes enfants. On n’accepterait pas de déléguer le soin de nos tout petits à des structures quasi-mafieuses. Il y a une préoccupation sociale à ne pas le faire… préoccupation sociale qui ne concerne pas les vieux — nos vieux. Il serait impensable de nous traiter aux premiers âges comme on nous traite aux derniers.

Et puis il y a la question de la défense. Je me dis qu’en tant qu’association qui représente les personnes âgées, on a peut-être raté quelque chose. Nous n’avons pas mis la même vigilance que s’il s’agissait de nourrissons. Mais je n’ai pas envie de porter ce fardeau seule : réellement, la société trouve une certaine normalité à ces traitements inhumains.

Alors je me dis que la solution serait peut-être que les vieux gueulent eux-mêmes. Or, on nous a appris que la vieillesse est un « désengagement », une sortie de la société. Mais à quel prix ? Il n’y a pas d’âge pour se dépolitiser !

Ermelinde Malcotte